Le duduk, voix millénaire et âme d'abricotier de l'Arménie
Parmi les instruments qui incarnent l'expression musicale de l'Arménie, le duduk — traditionnellement nommé dziranapogh (ծիրանափող), littéralement le « cor d'abricot » ou « tube d'abricotier » — occupe une place centrale. Véritable symbole de l'identité nationale, ce hautbois à anche double et à perce cylindrique se distingue nettement des instruments à perce conique comme la zurna par la douceur incomparable de son timbre. Dès le Ve siècle de notre ère, l'historien Moïse de Khorène mentionnait déjà l'instrument sous son appellation de dziranapogh. Plusieurs historiens et musicologues arméniens font même remonter ses racines à 1200 avant notre ère, tandis que d'autres spécialistes évoquent une pratique attestée sous le règne du roi Tigrane le Grand, entre 95 et 55 avant J.-C.
Comme le souligne l'ethnomusicologue Jonathan McCollum, le duduk apparaît dans de nombreux manuscrits arméniens médiévaux et constitue le seul instrument véritablement arménien à avoir traversé les âges sans interruption. Selon lui, sa qualité primordiale réside dans son aptitude singulière à exprimer la dialectique et les nuances de la langue arménienne. Cette force émotionnelle fit dire au compositeur Aram Khatchatourian : « Le duduk est le seul instrument dont le jeu me fait pleurer. » Consécration de cette tradition vivante, l'UNESCO a proclamé en 2005 le duduk et sa musique au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, avant de les inscrire sur sa liste représentative en 2008.
Une facture artisanale sculptée dans l'abricotier
La facture du duduk repose sur l'utilisation du bois d'abricotier vieilli, parfois de poirier, taillé et foré de manière cylindrique. La longueur de son corps varie généralement entre 28 et 40 centimètres — avec des tailles fréquentes autour de 30,5 à 33 centimètres selon le registre et la tonalité souhaités. L'instrument est percé sur sa face supérieure de sept ou huit trous de jeu, tandis que sa face inférieure comprend un trou pour le pouce et parfois un trou supplémentaire destiné à l'accordage, pouvant être occulté par le musicien pour atteindre une note plus grave.
L'élément déterminant de son acoustique réside dans sa large anche double, appelée ghamish ou eghegn (եղեգն). Taillée dans une pièce de roseau aplatie mesurant entre 9 et 14 centimètres, elle présente une ouverture régulée par une bague mobile ou collier d'ajustement. Ce dispositif permet d'affiner la justesse et la stabilité du son. Au cours des années 1920 et 1930, le concepteur et compositeur arménien V. G. Buni modernisa l'instrument en créant trois variantes d'orchestre aux registres étirés, dont la version baryton nommée « buniphone ». Aujourd'hui, certains modèles intègrent des clés modernes facilitant le jeu chromatique.
La technique du souffle et la respiration circulaire
Le dudukiste, appelé dudukahar (դուդուկահար), tient l'anche fermement entre ses lèvres. Pour maintenir une ligne sonore ininterrompue, les interprètes utilisent la technique de la respiration circulaire : le musicien emmagasine de l'air dans ses joues pour continuer à alimenter l'anche au moment exact où il inspire par le nez, la langue régulant le passage du flux d'air.
Traditionnellement, le duduk ne s'exprime pas seul. La mélodie est le plus souvent soutenue par un second instrumentiste appelé le damkash, qui tient le bourdon continu (dum). Cette assise harmonique fournit une énergie constante et crée une atmosphère sonore profonde sur laquelle se déploient les ornements mélodiques, les chants lyriques ou les pièces issues du genre des mughams. Dans les répertoires festifs et dansants, le duo de duduk s'associe au rythme du tambour dhol ou du daf. Au fil des siècles, cette musique a accompagné tous les moments majeurs de la société arménienne, des célébrations populaires et mariages jusqu'aux cérémonies funéraires.
Des grands maîtres au renouveau contemporain
L'histoire moderne du duduk est jalonnée de maîtres illustres qui ont transmis et perfectionné sa pratique. Parmi les grandes figures du XXe siècle figurent Margar Margaryan, Levon Madoyan, Vatche Hovsepian, Karapet Yeghoyan, Khachik Khachatryan, ainsi que Hovhannes Kasyan. Plus récemment, des musiciens comme Gevorg Dabaghyan, Sergei Karapetyan, Mkrtich Malkhasyan, Vladimir Harutyunyan ou Norayr Kartashyan ont enrichi ce répertoire. Longtemps associé à une pratique exclusivement masculine, l'instrument s'est ouvert à la fin du XXe siècle à des musiciennes telles qu'Armine Grigoryan, Anna Sargsyan et Lilit Hovsepyan.
La figure de Djivan Gasparyan demeure indissociable de la renommée internationale du duduk. Surnommé le maître du duduk, il a partagé la scène avec des artistes internationaux comme Peter Gabriel, Brian May, Lionel Richie, Michael Brook ou le compositeur Hans Zimmer. Djivan Gasparyan s'était également produit lors du Concours Eurovision de la chanson en 2010, accompagnant la chanson arménienne Apricot Stone.
En France et au sein de la diaspora, la pratique s'est épanouie grâce à des interprètes comme Levon Minassian, Gérard Madilian, Vardan Grigoryan, Artyom Minasyan ou Haïg Sarikouyoumdjian. L'instrument s'est également intégré à d'autres esthétiques : Didier Malherbe l'a introduit dans le jazz au sein du Hadouk Trio, tandis que Gérard Madilian l'a intégré dès 2000 aux créations rock indépendant et alternatives du groupe Deleyaman. La transmission pédagogique s'organise aussi en Europe grâce à Chris Bégot, premier Européen diplômé de conservatoire en musique traditionnelle d'Arménie et du Caucase au duduk arménien, qui a ouvert des cours collectifs à Valence en 2022 et à Lyon en 2023.
Une signature sonore adoptée par le cinéma mondial
Au-delà de son terroir d'origine, le timbre si caractéristique du duduk a conquis l'industrie cinématographique et télévisuelle mondiale. Peter Gabriel fut l'un des pionniers à l'employer avec succès au cinéma dans La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese en 1988, avec le soliste Vatche Hovsepian. L'instrument a ensuite trouvé une résonance massive dans Gladiator de Ridley Scott (2000), grâce à la musique de Hans Zimmer et au jeu de Djivan Gasparyan, récompensé d'un Golden Globe.
Le duduk a également retenti dans Mayrig d'Henri Verneuil, Ararat d'Atom Egoyan avec la musique de Mychael Danna, ou encore dans les bandes originales d'Armand Amar pour Amen., Indigènes et Va, vis et deviens. Plus récemment, le musicien Pedro Eustache a fait entendre ses sonorités dans Munich de John Williams ainsi que dans les deux volets de Dune composés par Hans Zimmer. Des séries télévisées comme Battlestar Galactica ou Game of Thrones, ainsi que des jeux vidéo majeurs tels que World of Warcraft, The Elder Scrolls V: Skyrim et Uncharted, puisent désormais dans la tessiture grave et le souffle expressif de ce hautbois d'Arménie pour habiter leurs univers imaginaires.
Sources
- Duduk (Wikipedia fr)
- Duduk (Wikipedia en)
- Դուդուկ (Wikipedia hy)
- Дудук (Wikipedia ru)
- ՀՍՀ/ԴՈՒԴՈՒԿ (ՀՍՀ, Wikisource)
- Duduk and its music (UNESCO)
Textes de Wikipédia (CC BY-SA 4.0) et de Wikisource (CC BY-SA 3.0), utilisés comme sources.
Article rédigé avec un outil d’IA à partir des sources citées, puis vérifié et corrigé par la rédaction.
À lire aussi
- L'art des khatchkars : quand la pierre arménienne devient arbre de vieDécouvrez l’histoire, la symbolique et le destin des khatchkars, ces pierres à croix arméniennes dont l’art est inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO.
- Le kochari : histoire, pas et mémoire d'une danse emblématiqueDécouverte du kochari, danse en cercle née dans les hautes terres arméniennes, de sa gestuelle singulière à son inscription au patrimoine de l'UNESCO.
- Komitas : la voix retrouvée du peuple arménienPrêtre, compositeur et ethnomusicologue, Komitas a sauvé et réinventé la musique arménienne avant d'être brisé par le génocide arménien.